
Elle remonte à plus de trente ans. Lorsque je suis descendue de l'avion, il faisait nuit. À l'époque, l'aéroport de Larnaca était minuscule. Je revois encore le ciel constellé d'étoiles, un vieux monsieur qui m'attendait devant sa Mercedes pour me conduire jusqu'à l'hôtel... et cette étrange impression qui ne m'a plus jamais quittée : celle d'être arrivée chez moi.
Le lendemain matin, pourtant, j'étais loin de me sentir chez moi. J'avais décidé de découvrir l'île seule. Une voiture de location m'attendait devant l'hôtel. Jusque-là, tout allait bien. Sauf qu'à Chypre, on conduit à gauche. Merci, les Britanniques...
Je m'étais appliquée à mémoriser mon itinéraire jusqu'à la vieille ville de Limassol où un guide devait m'attendre. Finalement, la conduite ne me semblait pas si compliquée. Le volant à droite, les vitesses de la main gauche... après quelques kilomètres, je commençais presque à prendre confiance. Presque. Un panneau indiquait un parking. Je tourne. Quelques secondes plus tard, je comprends que je ne suis pas sur un parking… mais sur une plage.. La voiture s'enfonce doucement dans le sable. Impossible de reculer.
Je me souviens encore de ce mélange de panique et d'incrédulité. Voilà à peine quelques heures que j'étais arrivée, et j'imaginais déjà comment j'allais expliquer à l'agence de location pourquoi sa voiture était immobilisée au bord de la Méditerranée.
Je n'ai pourtant pas eu le temps de m'affoler. Des jeunes Chypriotes accouraient déjà. Ils ont poussé la voiture, échangé quelques mots entre eux, puis l'un d'eux m'a lancé, avec un immense éclat de rire : « C'est votre première visite à Chypre » ! Ils riaient. Pas de moi, mais avec moi. Et c'est peut-être à cet instant précis que tout a commencé.
Ma voiture était sortie du sable. Et moi, sans le savoir, j'étais entrée dans une histoire d'amour qui dure depuis plus de trente ans.
Limassol, la ville que j'ai appris à aimer
S'il est une ville à Chypre qui ne fait pas toujours l'unanimité, c'est bien Limassol. À première vue, l'ensemble peut sembler disparate. C'est une ville qui ne cherche pas à séduire au premier regard. Elle préfère se laisser apprivoiser.
J'aime marcher le long du front de mer, depuis les hôtels jusqu'au Molos, cette longue promenade où les familles viennent flâner entre jardins, sculptures, pistes cyclables et aires de jeux. Puis l'ancien port, admirablement réaménagé, conduit naturellement à la marina où se balancent les yachts venus de toute la Méditerranée. Il suffit ensuite de traverser une rue pour changer complètement d'atmosphère. Autour du château où, selon la tradition, Richard Cœur de Lion aurait épousé Bérangère de Navarre, les terrasses débordent de vie. Quelques rues plus loin, les maisons anciennes, les cours discrètes, les fresques de street art et le minaret de la grande mosquée rappellent le passé cosmopolite de la ville. Derrière son visage moderne bat un cœur profondément méditerranéen.

Le jour où j'ai découvert le mezze
Mais le souvenir qui me revient toujours lorsque je pense à Limassol n'a rien à voir avec son architecture. Il est presque quinze heures lorsque ma visite s'achève. Je meurs de faim. Ma guide m'installe dans une taverne où apparaissent aussitôt des olives, du pain pita encore tiède, des sauces parfumées. Je me jette dessus avec l'enthousiasme de quelqu'un qui n'a pas vu un repas depuis des heures. Ma guide m'observe en silence, un petit sourire désapprobateur au coin des lèvres. Les petites assiettes continuent d'arriver. Houmous, tahini, légumes, fromage... Je me dis que voilà un repas bien copieux. Je ralentis un peu, déjà rassasiée. C'est alors que le patron surgit avec d'immenses plats de grillades, de saucisses, de pommes de terre, de viandes mijotées. — Je vous avais pourtant dit que je vous emmenais manger un mezze ! Je la regarde, complètement déconcertée. Un mezze ? J'ignorais totalement ce que ce mot signifiait.
Ce jour-là, j'ai compris qu'à Chypre un repas n'est jamais seulement un repas. C'est un moment que l'on partage, qui s'étire, où l'on prend le temps de goûter, de parler, de rire. Depuis, je donne toujours le même conseil : si vous commandez un mezze, venez le ventre vide... très vide. Et surtout, ne soyez pas pressé. À Chypre, les plus beaux souvenirs commencent souvent autour d'une table.

Siga-siga… la plus belle leçon de Chypre
Pendant quinze jours, j'ai sillonné l'île. Enfin… « sillonné » n'est peut-être pas le mot. Car très vite, j'ai compris qu'à Chypre, ce n'est pas vous qui décidez du rythme du voyage. Ce sont les routes qui serpentent entre les montagnes, les paysages qui invitent à s'arrêter, les rencontres qui bouleversent le programme. Mon planning, pourtant soigneusement préparé, n'a pas résisté bien longtemps. Plus d'une fois, je me suis égarée sur de petites routes de montagne. Au moment où la faim commençait à se faire sentir, un kafenion apparaissait comme par enchantement au milieu d'un village. Des habitués jouaient aux cartes ou sirotaient lentement leur café. À peine avais-je franchi le seuil que l'un d'eux m'invitait à m'asseoir. Quelques mots échangés, un appel vers la cuisine, et une vieille dame faisait son apparition avec une salade de village, du pain encore frais, parfois un morceau de fromage ou quelques olives. Puis venait l'inévitable interrogatoire. « D’où viens-tu ? Tu voyages seule ? Tu es mariée ? Tu as des enfants ? »

J'étais arrivée comme une étrangère ; je repartais quelques heures plus tard comme une amie. Il n'était pas rare que l'on coupe une grappe de raisin dans la tonnelle pour me l'offrir avant mon départ.
Inutile de préciser que les visites prévues pour l'après-midi passaient souvent à la trappe. Mais quelle importance ? C'est dans ces moments-là que j'ai compris le véritable sens d'un mot que j'entendais partout : « siga-siga ». Doucement… Prends ton temps… Rien ne presse. Une philosophie de vie que les Chypriotes semblent appliquer avec un naturel désarmant.

Vendanger avec Aphrodite

Dans un village, Elena m'a invitée derrière le comptoir du café pour me montrer comment préparer le véritable café chypriote. Gare à celui qui oserait l'appeler café turc ! Le petit récipient de cuivre chauffait lentement dans un bac rempli de sable volcanique. Le geste était précis, presque cérémoniel. Je ne comprenais pas tous ses mots, mais je n'avais pas besoin de traduction : certaines traditions s'expliquent d'elles-mêmes.
Elle m’invite à revenir participer aux vendanges. Forte de mon expérience en France, je pensais naïvement savoir comment cela se passait. Je me trompais.
On m'avait confié un simple couteau de cuisine, un sac en plastique pour recueillir les grappes… et une rangée longeant un vieux mur de pierres où s'accumulaient les peaux abandonnées par les serpents après leur mue. De quoi motiver les moins courageux…

Les anciennes du village m'observaient plus ou moins discrètement, se demandant ce que cette étrangère venait faire parmi elles. À cette époque, beaucoup de Roumaines arrivaient sur l'île pour trouver un mari, et les commères avaient visiblement quelques préjugés bien ancrés. J'ai continué à couper mes grappes sans me plaindre, même lorsque mon dos me rappelait que les vendanges sont un vrai travail.
A la fin de la journée, tout avait changé. J’avais tenu bon, j’étais « l'une des leurs ». Lors du repas les questions reprirent de plus belle. Lorsque j'expliquai que j'étais divorcée, que j'élevais seule mes trois enfants — dont deux garçons, détail qui sembla beaucoup impressionner mon auditoire —, le « conseil du village » décida qu'il était urgent de me trouver un nouvel époux. Un veuf de quatre-vingts ans, certes un peu âgé, mais très fortuné… Ou cet éleveur de deux cents chèvres. Je me suis demandé si je serais devenue la deux-cent-unième…
Comment ne pas tomber sous le charme d'un pays où même les vendanges se terminent par une séance de recherche matrimoniale ?
À table avec des déesses
Je pourrais sans doute écrire des pages entières sur la cuisine chypriote. Les mezzés qui n'en finissent plus, les halloumis grillés, les légumes gorgés de soleil, les poissons fraîchement pêchés, les pâtisseries au miel... Mais le plus important, ce sont les personnes avec qui on s’assied autour d’une table. Quelques années après notre première rencontre, Elena nous invita, mon mari et moi, à dîner chez elle, à Polis. Il était tombé amoureux de Chypre presque aussi vite que moi. Autour de la table prirent place Elena, son mari Nikos, leurs filles Aphrodite et Artémis – oui, j'ai vraiment dîné avec des déesses ! – ainsi que quelques amis. La soirée commençait à peine que les voisins passaient déjà la tête par la porte entrouverte voir « l’amie française ». Et on ajoutait une chaise. Puis une assiette. Puis un verre. Personne ne semblait trouver cela extraordinaire. Nous ne comprenions pas grand-chose aux conversations. Tout le monde parlait grec. Aphrodite glissait parfois quelques mots en anglais, Nikos essayait de retrouver son allemand, et nous complétions le reste avec des sourires, des gestes et beaucoup de rires. Finalement, nous nous comprenions très bien. Il y eut pourtant un moment de solitude. On me servit une soupe traditionnelle au lait de brebis. Je fis de mon mieux. Vraiment. Mais au bout de quelques cuillerées, je compris que, si je persistais…. Profitant d'un moment d'inattention générale, j'échangeai discrètement mon assiette avec celle de mon mari qui s’est sacrifié pour moi…
Les poissons de Panagiotis
Une autre année, nous avions loué une maison à Polis où nous connaissions Panagiotis, capitaine du Lady Maria, un vieux bateau de pêche qui a malheureusement disparu depuis. Un matin, je lui demandai simplement :"Où peut-on acheter du bon poisson" ? Sa réponse fut immédiate. « Quand est-ce que tu le veux ? Toi, tu t'occupes du vin. Moi, je m'occupe du poisson ».

Le lendemain soir, il arriva chez nous accompagné du directeur du petit port. Le père de ce dernier était parti pêcher dès l'aube. Panagiotis avait pensé à tout. Les poissons. Un petit barbecue à gaz. Et même un sac de pommes de terre. Il le posa dans la cuisine avant de déclarer avec le plus grand naturel : « Elles viennent de mon jardin. Elles sont bio. Vas-y, prépare-les ». En France, j'aurais probablement refusé. Là, cela me paraissait parfaitement normal. Chacun participait à sa façon. Le repas fut un régal. Mais le meilleur restait à venir. Lorsque les assiettes furent vides, Panagiotis sortit son bouzouki. Les premières notes résonnèrent dans la douceur du soir. Une mélodie que je connaissais et je me suis mise à chanter. En grec, à la surprise générale. Xekina Mia Psaropoula. Une chanson que j'avais apprise dans la chorale de mon lycée... et qui raconte justement l'histoire d'un petit bateau de pêche. Pendant quelques minutes, les langues n'avaient plus aucune importance. Il ne restait plus que la musique. Et l'amitié.
Les plus beaux repas ne sont pas toujours ceux que l'on déguste dans les meilleurs restaurants. Parfois, ils se déroulent simplement sur la terrasse d'une maison de vacances, avec des pommes de terre du jardin, un poisson pêché le matin même, un bouzouki, quelques amis... et cette impression délicieuse d'être, le temps d'une soirée, un peu chez soi à l'autre bout de la Méditerranée.
Les saints, les moines... et les oranges confites

À Chypre, les monastères sont partout. Ils surgissent au détour d'un chemin forestier, se cachent au fond d'une vallée parfumée de pins ou s'accrochent au sommet d'une montagne. Certains sont modestes, presque secrets. D'autres attirent des pèlerins venus de toute l'île. Tous ont un point commun : on n'y vient pas seulement pour admirer des icônes ou des fresques, mais aussi pour rencontrer des femmes et des hommes qui ont fait de l'hospitalité une seconde nature.
Ma première mésaventure eut lieu au monastère de Stavrovouni. Toute fière d'avoir conduit jusque-là sur une route de montagne étroite et sinueuse, traversant même une base militaire où j'étais presque tentée de saluer les soldats tant ils semblaient figés au garde-à-vous, j'atteignis enfin le sommet de la colline. Pour découvrir que l'entrée était interdite aux femmes.

Sur le moment, j'avoue avoir été déçue. Les moines m'indiquèrent un autre monastère, un peu plus bas. J'y fus accueillie comme une invitée attendue. Un plateau d'argent apparut, chargé d'oranges confites, de fruits fraîchement cueillis au verger et d'une eau délicieusement fraîche. Ma déconvenue s'était envolée.
Chaque monastère m'a réservé une surprise.

Chez les religieuses d'Agios Minas, à Vavla, j'ai eu le privilège d'observer une nonne peindre une icône. Son pinceau avançait avec une précision infinie, dans un silence presque méditatif. Elle m'expliquait sa technique... en grec. Je ne comprenais pas un mot, mais cela n'avait finalement guère d'importance. Les gestes parlaient d'eux-mêmes. Avant mon départ, les religieuses m’offrirent un bonbon, un petit porte-bonheur avant de réfléchir à un mari pour la gentille voyageuse !
Mais le lieu qui m'a le plus profondément marquée est sans doute l'ermitage de saint Néophyte. J’attends toujours que les derniers visiteurs s'éloignent. Il faut presque se courber pour pénétrer dans cette petite chapelle creusée dans la roche par l'ermite il y a plus de neuf siècles. À l'intérieur, le temps semble suspendu. Chaque centimètre de la pierre est recouvert de fresques byzantines. Les couleurs épousent les reliefs de la roche, comme si la montagne elle-même s'était transformée en église. Une lumière douce filtre par les ouvertures.

L'air est frais. Personne ne parle. On reste là, quelques minutes, sans rien dire, simplement à regarder. Plutôt que devant une icône, si belle et miraculeuse soit-elle, c'est ici, dans l'intimité de cet ermitage troglodyte, que l'on se surprend à formuler un vœu. Non parce qu'on espère un miracle, mais parce que certains lieux possèdent une présence qui apaise et invite au recueillement. En quittant cette chapelle minuscule, j'ai eu le sentiment d'emporter avec moi un peu de son silence.

Dans le monastère voisin, certains jours, les moines invitent les visiteurs à partager quelques gâteaux et une boisson après l'office. Là encore, les rencontres naissent spontanément. Une vieille dame me glisse un morceau de pain béni dans la main, avant d'y ajouter une petite branche à replanter dans mon jardin. Un cadeau modeste, mais chargé de symboles.
Au monastère de Chrysorrogiatissa, célèbre pour ses icônes mais aussi pour son vignoble, les vendanges battaient leur plein. Les moines étaient tous occupés. Impossible de bénéficier de la visite de la cave historique que j'espérais découvrir. L'un d’eux me tendit simplement un tire-bouchon. Le message était clair : la cave est ouverte, servez-vous. Je crois que peu de domaines viticoles offrent une visite avec autant de confiance !

Plus haut dans les montagnes du Troodos, Kykkos impressionne par son ampleur, ses mosaïques étincelantes et la vénération qui entoure l'icône de la Vierge attribuée, selon la tradition, à saint Luc. Encore plus haut, la tombe de Makarios domine les vallées. Le panorama y est magnifique.
J'ai également découvert ces étonnantes chapelles byzantines disséminées dans les montagnes du Troodos. De l'extérieur, elles ressemblent à de simples granges. C'était d'ailleurs le but : les protéger des envahisseurs. Rien ne laisse deviner les trésors qu'elles abritent. En poussant la porte, les murs s'illuminent soudain de fresques merveilleusement conservées. On comprend alors pourquoi elles sont inscrites au patrimoine mondial de l'UNESCO.

Aller de monastère en monastère n'a jamais été, pour moi, une simple visite culturelle. C'était une autre façon de découvrir Chypre. Une autre manière de rencontrer ses habitants.
Après un baptême orthodoxe auquel j'assistai tout à fait par hasard, la famille m'invita au repas de fête où tout le village était réuni. Une fois encore, l’inconnue a été accueillie comme une amie.
À Chypre, l'hospitalité est peut-être le plus beau des patrimoines.
En tongs dans une tombe antique
Il y a des journées qui commencent tout à fait normalement... et qui se terminent dans une tombe vieille de plus de deux mille ans. Celle-ci débute à Polis, un village auquel je me suis très vite attachée. À l'écart des grands centres touristiques, il possède ce charme tranquille que j'aime tant. D'un côté, la mer. De l'autre, les premiers contreforts de la montagne.

C'est dans cette région que j'ai effectué l'une de mes plus belles randonnées. Le sentier grimpait à travers la garrigue. Sous mes pieds craquaient d'innombrables douilles de cartouches, rappelant que les Chypriotes sont des chasseurs passionnés. Plus je prenais de l'altitude, plus la Méditerranée se dévoilait. Un bleu presque irréel m'accompagnait tout au long de la descente.
Mais ce n'est pas cette randonnée qui est restée gravée dans ma mémoire.
Ce matin-là, en feuilletant le journal local en anglais, j'apprends qu'une sépulture antique vient d'être découverte dans les environs. La journaliste en moi se réveille aussitôt. Il faut que je voie ça. Je file au petit office de tourisme où j’ai rencontré Christos. « Vous pensez que je pourrais obtenir l'autorisation de visiter les fouilles » ?

La réponse était évidemment non. Mais Christos, qui portait ce jour-là son uniforme militaire, m’a proposé de l’accompagner, il devait rencontrer le chef archéologue. Je n'avais pas le temps de retourner à l'hôtel pour me changer alors que c'était l'unique journée où j'avais troqué mes chaussures de marche contre une petite jupe... et des tongs. En arrivant sur le chantier, le chef archéologue ne manifesta aucun enthousiasme à l'idée de voir débarquer une journaliste curieuse. Mon appareil photo fut immédiatement confisqué. Puis il fallut descendre. Avec mes fameuses tongs. J'essayais de poser chaque pied avec une infinie précaution lorsque... je glissai. Instinctivement, je tendis la main pour me retenir. Mauvaise idée. Une partie de la terre se mit à dégringoler. Mon cœur s'arrêta net. J'étais persuadée d'avoir provoqué une catastrophe archéologique. Le chef allait me renvoyer sur-le-champ. Ou pire...
Derrière moi, j'entendis pourtant Georgios lancer « Go ! Go ! Go » ! Il avait trop envie de découvrir ce qui se cachait au fond. Et soudain... Je l'ai vu. Un squelette. Une grande urne.

Quelques pièces de monnaie encore posées là où elles avaient été déposées des siècles auparavant. Je ne me souviens plus de ce que j'ai pensé. Je me souviens seulement d'avoir cessé de respirer. Pendant quelques instants, le temps semblait suspendu. J'étais le témoin privilégié d'une découverte que très peu de personnes avaient eu la chance d'approcher. En remontant à la lumière du jour, le chef archéologue grommela encore quelques mots dans sa barbe. Puis, contre toute attente, il me tendit un document officiel. Grâce à cette autorisation, je pourrais récupérer les photographies des fouilles au musée archéologique de Nicosie.
Quand Chypre s'est mise à chanter français
J’ai toujours envie de partager cette île avec d'autres. Mon mari chantait dans un chœur d'hommes. Pourquoi ne pas leur faire découvrir Chypre ? L'idée paraissait un peu folle. Il fallait organiser une semaine entière, trouver des lieux de concerts, convaincre les responsables, régler mille détails... mais finalement, deux concerts furent organisés. Le chef de chœur a décidé d’interpréter un chant traditionnel chypriote. Le premier concert se déroula avec beaucoup d'émotion. Puis il y eut les autres moments, ceux que rien ne peut prévoir. Dans les villages, il suffisait que les choristes entonnent les premières mesures de ce chant chypriote pour que les passants s'arrêtaient, que les sourires apparaissaient...

Même les moines quittèrent un instant leur tranquillité pour sortir... leur iPhone et immortaliser la scène. Voir des religieux filmer avec enthousiasme une chorale française interprétant une de leurs chansons nationales n'était pas vraiment ce que j'avais imaginé en préparant ce voyage ! Notre guide était sous le charme : « Et avec cet accent français... c'est tellement joli ! » Je regardais mes choristes, si concentrés à prononcer chaque mot correctement. Je regardais les Chypriotes, heureux de voir des étrangers s'approprier un morceau de leur culture avec autant de respect. Et je me suis dit que le voyage avait peut-être atteint son plus beau but : pas seulement de visiter un pays. Mais de créer un lien.
En rentrant, plusieurs choristes m'ont confié qu'ils comprenaient enfin pourquoi je retournais sans cesse à Chypre. Ils avaient vu les paysages, bien sûr. Mais ils avaient surtout rencontré les Chypriotes. Et c'est là, je crois, que l'on tombe véritablement amoureux de cette île.
Ce que le marc de café savait déjà
Dans un petit village de l’île, une rencontre inattendue allait encore une fois donner un visage très humain à mon voyage. On m’a demandé de ramener une toute petite vieille dame jusque dans son hameau. Je ne maîtrisais alors que deux mots de grec : « aristera » (gauche) et « dexia » (droite). Avec ces maigres indications, mais beaucoup de bonne volonté, je l’ai déposée devant une modeste maisonnette dans laquelle elle m’a entraînée. Derrière la porte se cachait une unique pièce où elle vivait avec son époux, un intérieur simple, loin du Chypre touristique des cartes postales.

Elle a appelé sa voisine parlant anglais. Puis elle a tenu absolument à m’offrir un café. Mais pas n’importe lequel : un café dont le marc, resté au fond de la tasse, allait lui permettre de lire mon avenir. Très concentrée, elle a observé les traces laissées par le café. Apparemment, elle y voyait tant de choses qu’il m’a fallu en boire un deuxième afin qu’elle puisse poursuivre ses « révélations ». Je l’écoutais avec amusement : ses prédictions me semblaient complètement improbables, et surtout rien — absolument rien — ne pouvait me concerner. Et pourtant…

Avec le recul, je dois reconnaître qu’elle avait vu juste sur plusieurs points. Elle m’avait parlé de retours fréquents sur l’île, et même d’un mariage. Pas à Chypre, certes, mais tout de même ! Hasard, intuition ou simple magie de l’instant ? Peu importe. Cette « p’tite vieille », rencontrée presque par hasard au détour d’unvillage, avait ajouté une touche d’enchantement à mon voyage.
Car finalement, Chypre n’a pas seulement été une découverte. Elle est devenue une histoire d’amour.
Chypre, une histoire d'amour
Pendant longtemps, je me suis demandé ce qui me faisait revenir à Chypre. Ce n'est ni pour ses trésors archéologiques ni pour ses paysages. Je reviens parce qu'un jour Elena m'a ouvert la porte de sa maison comme si j'avais toujours fait partie de la famille. Parce que Panagiotis a considéré comme une évidence que son ami pêcheur partirait en mer au lever du jour pour nous offrir le poisson du dîner. Parce que Christos m'a embarquée jusqu'à une fouille archéologique où j'ai découvert un passé vieux de plusieurs millénaires… en espérant simplement ne pas l'ensevelir sous mes tongs !
Je reviens parce que des inconnus m'ont offert un siège dans leur kafenion, une grappe de raisin cueillie au-dessus de la terrasse, un morceau de pain béni, un café dont une vieille dame a longuement lu le marc avant de m'annoncer un avenir qui, contre toute attente, s'est réalisé.
Je reviens parce qu'à Chypre, les repas ne se terminent jamais quand on le décide. Un voisin passe dire bonjour, une chaise apparaît, une assiette s'ajoute sur la table et la soirée recommence. Je reviens parce qu'ici, j'ai appris deux mots qui résument peut-être toute une philosophie de vie : siga-siga. Prends ton temps. Rien ne presse.
Et puis il y a ces prénoms qui semblent sortis tout droit de la mythologie. Aphrodite. Artémis. Adonis. Léonidas. Qui peut se vanter d'avoir vendangé avec Aphrodite ou randonné avec Artémis ? À Chypre, les dieux antiques semblent n'avoir jamais complètement quitté l'île.
Quelques mots de grec suffisent d'ailleurs à ouvrir toutes les portes : kalimera pour dire bonjour, parakalo pour demander avec politesse, efcharisto pour remercier. Le reste se dit avec les yeux, les sourires et l'hospitalité. C'est une langue universelle que les Chypriotes parlent remarquablement bien.
On dit souvent qu'un voyage se termine lorsque l'on rentre chez soi. Je n'en suis plus très sûre. Car, depuis trente ans, une partie de moi est restée sur cette île.
Infos pratiques

Situation
Troisième plus grande île de Méditerranée après la Sicile et la Sardaigne, Chypre séduit par la diversité de ses paysages : plages, montagnes, forêts, villages traditionnels et sites archéologiques.
Membre de l’Union européenne depuis 2004 et de la zone euro depuis 2008, l’île se visite facilement avec une simple carte d’identité
Y aller
Vols directs depuis Paris et plusieurs villes de province vers Larnaca à l'est et Paphos à l'ouest
Quand partir ?
Le printemps et l’automne sont les meilleures saisons pour découvrir Chypre.
Au printemps, l’île se couvre de fleurs sauvages et les températures sont idéales pour les randonnées et les visites culturelles. En automne, la mer reste agréable jusqu’en novembre.
L’été est très chaud et sec, avec des températures pouvant devenir caniculaires.
L’hiver est doux sur le littoral, mais plus humide. Dans le massif du Troodos, il est même possible de skier : une particularité étonnante qui permet parfois de profiter de la neige le matin et de la mer l’après-midi !

Décalage horaire
+1 heure par rapport à la France.
Se déplacer
La voiture de location est le meilleur moyen de découvrir l’île en liberté et d’accéder aux villages, monastères et sites naturels moins faciles d’accès.
La conduitese fait à gauche, héritage de la période britannique. L’adaptation est rapide ; il faut surtout rester vigilant aux ronds-points.
INFOS
www.visitcyprus.com
Les incontournables de Chypre
Une île à découvrir lentement
Chypre mérite plus qu’un simple séjour balnéaire. Pour ressentir son âme, il faut prendre le temps de parcourir les villages, de monter dans les montagnes, de s’arrêter dans une taverne et de découvrir les traditions locales.

Larnaca et l’est de l’île
Larnaca constitue souvent la première étape avec son église Saint-Lazare, son musée archéologique et la collection Pierides.
Plus à l’est, Ayia Napa offre bien plus que ses plages réputées : parc des sculptures, musée sous-marin et criques sauvages du cap Greco méritent le détour.

Lefkara, classé parmi les plus beaux villages de l’île, est célèbre pour ses broderies traditionnelles et son artisanat d’argent. Il faut quitter la rue principale et se perdre dans les petites ruelles pour découvrir son charme.

Nicosie, une capitale unique
Dernière capitale divisée au monde depuis 1974, Nicosie garde les traces d’une histoire complexe. Derrière les remparts vénitiens se cachent une vieille ville pleine de charme, le musée archéologique, le musée d’art byzantin et de nombreux témoignages du passé.

Les montagnes du Troodos
Véritable poumon vert de l’île, le massif du Troodos offre des paysages inattendus : forêts, villages viticoles, sentiers de randonnée et cascades cachées.

Il abrite neuf églises byzantines aux fresques remarquables, classées au patrimoine mondial de l’UNESCO. Leur apparence extérieure très simple, proche de celle de granges, permettait autrefois de les protéger des invasions.

Le monastère de Kykkos, le plus important de Chypre, mérite également une visite.
Les anciennes terrasses minières rappellent aussi l’histoire industrielle de la région : cuivre, amiante et schiste ont longtemps été exploités dans les montagnes chypriotes.

Paphos et la côte ouest : entre mythologie et nature
Ancienne cité antique, Paphos concentre certains des plus beaux trésors de l’île.
Le vaste parc archéologique est incontournable : ses mosaïques romaines racontent la mythologie grecque comme une immense bande dessinée antique. Une promenade passionnante au milieu des villas, des vestiges et des récits des dieux de l’Olympe.

Juste à côté, les tombeaux des rois se laissent explorer dans un esprit d'aventurier.

À proximité, le fort ottoman domine le port et rappelle les différentes périodes de l’histoire chypriote.

La région mérite aussi d’être découverte pour ses paysages naturels. La presqu’île d’Akamas offre de magnifiques sentiers de randonnée entre falaises, criques sauvages et végétation méditerranéenne. C’est également un lieu privilégié pour observer les tortues marines.

Le célèbre bain d’Aphrodite vaut surtout pour sa légende : selon la tradition, c’est ici que la déesse de l’amour venait se baigner. Le lieu est agréable, mais le mythe reste plus impressionnant que le site lui-même.
À quelques kilomètres, le monastère et les grottes de Saint-Néophyte offrent une parenthèse spirituelle dans un cadre paisible.
Ne pas manquer non plus Geroskipou, réputé pour ses loukoums traditionnels. Chez Artemis et Aphrodite, on peut découvrir la fabrication artisanale et goûter ces douceurs emblématiques.
Limassol et le sud : histoire, vignobles et mer
Située entre mer et montagnes, Limassol constitue une excellente base pour explorer une grande partie de l’île.
À quelques kilomètres, l’ancienne cité-royaume de Kourion offre un spectacle exceptionnel. Son théâtre antique, dominant la mer, est l’un des lieux les plus émouvants de Chypre. Assister à une représentation ou à un concert lors d’une douce soirée d’été, face à un paysage vieux de plusieurs millénaires, reste un souvenir inoubliable.

La région conserve aussi les traces des Templiers avec la tour fortifiée de Kolossi, ancien fief médiéval entouré de vignobles.

Dans la vieille ville de Limassol, le château-musée rappelle les siècles d’histoire mouvementée de l’île.
Les environs séduisent par leur diversité entre vignoble, orangeraies, villages traditionnels.

Cette petite liste est loin, très loin même, d'être exhaustive. L'arrière-pays de Chypre est tellement vaste, qu'on découvre d'autres villages, d'autres paysages à chaque visite. Je ne m'en lasse jamais!








